03/05/2025
Discours : Pour une posture africaine lucide et souveraine face aux puissances mondiales
Mesdames et Messieurs,
Il est devenu fréquent, dans nos espaces publics et numériques, d’entendre un certain discours idéalisant la Russie comme puissance étrangère restée vertueuse à l’égard du continent africain. Ce récit, souvent présenté comme une réponse légitime aux crimes historiques de l’Occident, affirme que la Russie n’a jamais réduit les Noirs en esclavage, qu’elle n’a jamais colonisé l’Afrique, qu’elle n’a jamais pillé ses ressources ni assassiné ses leaders. Ce discours oppose ainsi un "Occident coupable" à une "Russie innocente", voire salvatrice.
Il convient aujourd’hui, dans un esprit de responsabilité intellectuelle et politique, de réfuter cette vision binaire et réductrice, au nom de la vérité historique, mais aussi de l’intérêt stratégique de l’Afrique elle-même.
1. La non-participation à la traite négrière ne suffit pas à construire une innocence historique
Certes, l’empire russe n’a pas pris part à la traite transatlantique des esclaves noirs entre les XVIe et XIXe siècles. Toutefois, cette absence de participation ne découle ni d’un principe moral, ni d’une solidarité avec les peuples opprimés, mais d’un contexte géopolitique : la Russie, puissance continentale, n’avait pas d’accès stratégique aux routes maritimes de l’Afrique de l’Ouest.
Parallèlement, la Russie menait ses propres campagnes de conquête en Sibérie, au Caucase et en Asie centrale, où elle soumettait, déportait, assimilait et marginalisait d'autres peuples non européens. Peut-on alors parler d’un empire fondamentalement différent dans son rapport à l’Autre ? Certainement pas.
2. L’Union soviétique : alliée de circonstance plus que partenaire désintéressé
Durant la guerre froide, l’Union soviétique a soutenu plusieurs mouvements de libération africains. Ce soutien a pu sembler bienveillant, voire héroïque. Pourtant, ce positionnement répondait avant tout à une logique d’affrontement avec les États-Unis et leurs alliés. L’Afrique servait alors de champ d’influence, parfois au détriment même des peuples qu’on prétendait soutenir.
En Angola, par exemple, le soutien soviétique au MPLA, appuyé par des troupes cubaines, a contribué à une guerre civile prolongée et meurtrière. Il en va de même dans plusieurs conflits idéologiques où des pays africains ont été instrumentalisés par les deux blocs.
3. La Russie d’aujourd’hui et la nouvelle donne néocoloniale
Loin de l’image d’un partenaire loyal et désintéressé, la Russie contemporaine agit en Afrique selon des logiques de puissance classiques : exploitation des ressources, contrats opaques, soutien à des régimes autoritaires. L’exemple le plus éloquent est celui du groupe Wagner, présent en Centrafrique, au Mali, en Libye, et au Soudan.
Ces mercenaires russes, sous couvert d’assistance militaire, ont été accusés par des rapports onusiens de crimes graves : massacres, viols, pillage de ressources, intimidations politiques. Où est alors cette posture morale supérieure tant vantée ?
4. La mémoire des martyrs africains ne doit pas servir à blanchir d’autres impérialismes
Il est vrai que l’Occident porte une lourde responsabilité dans les assassinats de figures emblématiques : Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Amílcar Cabral, Malcolm X, Martin Luther King Jr., entre autres. Mais utiliser cette mémoire pour disculper ou idéaliser une autre puissance relève de la manipulation émotionnelle.
La Russie n’a peut-être pas tiré les balles, mais elle n’a jamais véritablement pleuré les morts africains. Elle a, comme d’autres, poursuivi ses intérêts, parfois au prix de la souveraineté de nos États.
5. L’indifférence n’est pas un projet politique
Enfin, affirmer que "l’Afrique se fiche de la guerre en Ukraine comme l’Occident se fiche de l’Afrique" est un raccourci dangereux. Il est vrai que l’indifférence occidentale envers les drames africains est choquante. Mais répondre à l’inhumanité par l’indifférence, c’est renoncer à l’universalité de nos combats. C’est accepter que le droit, la justice et la paix soient des valeurs à géométrie variable. L’Afrique vaut mieux que cela.
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Conclusion : penser l’Afrique pour l’Afrique
L’Afrique ne doit ni se faire l’alliée aveugle de l’Occident, ni devenir l’arrière-cour d’un nouvel impérialisme. Elle doit se penser elle-même, pour elle-même, en connaissance des rapports de force, en lucidité face aux récits séduisants, et en fidélité à ses aspirations profondes de souveraineté, de justice et de dignité.
Notre loyauté ne doit pas aller aux puissances, mais aux peuples. Notre boussole ne doit pas être la vengeance, mais la vision.
Je vous remercie.